(Salle de rédaction. 00h37. Saul Goodman regarde la Une “DÉMARCHAGE ABUSIF — XXXXX PREND SA COM’ ?” avec l’expression d’un homme qui reconnaît immédiatement un excellent dossier… et potentiellement trois courriers d’avocats.)
Saul Goodman :
« Oooooh là…
là vous êtes entrés dans la catégorie :
“satire qui commence à sentir le recommandé avec accusé de réception.” »
(Il prend la Une entre ses mains.)
Saul :
« Déjà, visuellement :
ce moustique est incroyable.
On dirait :
un croisement entre Dark Vador,
un huissier,
et un commercial B2B sous cocaïne CRM. »
(Rires.)
Natasha :
« On voulait qu’il ait l’air agressivement rentable. »
Saul Goodman :
« Mission accomplie.
Ce moustique a clairement un abonnement LinkedIn Premium et un objectif trimestriel. »
(Il lit le titre.)
Saul :
« Alors attention :
“XXXX prend sa com’ ?”
Le point d’interrogation vous sauve déjà beaucoup juridiquement.
Le point d’interrogation, c’est le gilet pare-balles du satiriste.
Sans lui : accusation.
Avec lui : “on s’interroge collectivement dans une ambiance de suspicion humoristique.” »
Salomé :
« Et “centre de prospection” ? »
Saul Goodman :
« Là, prudence.
Parce que vous flirtez avec :
l’accusation de détournement de données
ou de collusion commerciale.
Donc il faut constamment garder :
le ton absurde
l’exagération
et le vocabulaire startup grotesque. »
(Il pointe un passage.)
Saul :
« Par exemple :
“tunnel de conversion municipal”
ça c’est magnifique.
Parce que vous transformez une suspicion potentielle en caricature marketing.
On n’est plus dans le pénal.
On est dans le PowerPoint LinkedIn infernal. »
Hector :
« On hésitait sur la phrase :
“externalise directement la peur vers des partenaires commerciaux.” »
Saul Goodman :
« Trop frontal.
Mais :
“écosystème anxiogène à forte synergie commerciale”
là oui.
Ça sonne comme un audit de cabinet de conseil payé 84 000 euros. »
(Rires.)
Saul relit lentement le passage “Kevin apparaît”.
Saul :
« Kevin est parfait.
Kevin, c’est la personnification du capitalisme moustiquaire.
Le mec surgit trois minutes après un formulaire avec :
une voix dynamique
une offre premium
et probablement un tableau Excel nommé “conversion_larves_final_v2.xlsx”. »
Le stagiaire :
« Et la CNIL ? »
Saul Goodman :
« Bonne idée journalistique.
Mais il faut faire très attention aux formulations.
Toujours rester dans :
“des habitants s’interrogent”
“plusieurs témoignages évoquent”
“la question est posée”.
Jamais :
“transmet illégalement des données.”
Parce que là, les avocats débarquent en rappel avec musique dramatique. »
(Il regarde encore la Une.)
Saul :
« Et le moustique en gros plan…
c’est très intelligent symboliquement.
Parce qu’on comprend que le vrai sujet, ce n’est plus l’insecte.
c’est l’économie de la peur autour de l’insecte. »
(Silence approbateur.)
Saul Goodman :
« Mais en fait… vous pourriez aller ENCORE beaucoup plus loin et écrire :
“Selon plusieurs habitants, après avoir signalé un moustique sur le site municipal, certains auraient commencé à recevoir des publicités ciblées du type : ‘Votre jardin mérite-t-il vraiment de rester vulnérable ?’ accompagnées d’un devis automatique et d’une photo inquiétante de bassin décoratif.” »
(Explosion de rire.)
Saul, imperturbable :
« Juridiquement ?
Nickel.
Parce qu’on reste dans :
le ressenti
la caricature publicitaire
et l’exagération techno-commerciale. »
Stéphanie :
« Et la phrase sur le “lead generation niveau startup nation” ? »
Saul Goodman :
« Exceptionnelle.
Parce qu’elle résume tout le délire contemporain :
une peur publique
transformée en tunnel marketing optimisé. »
(Il se lève soudain et commence à improviser une plaidoirie.)
Saul Goodman :
« Et de toute façon, s’ils nous attaquent, voici notre stratégie de défense… »
(Il prend une voix théâtrale.)
Saul :
« Votre Honneur…
mes clients n’ont jamais affirmé que la municipalité transformait les signalements citoyens en machine commerciale automatisée au bénéfice d’une société privée spécialisée dans le moustique premium.
Ils ont simplement décrit une succession troublante de coïncidences :
un formulaire,
un appel commercial,
un abonnement mensuel,
et un citoyen confus ayant désormais l’impression que son moustique dispose d’un service commercial dédié.” »
(Il marque une pause.)
Saul :
« Et si la réalité finit par ressembler à une satire de startup nation anxiogène…
ce n’est pas la faute des humoristes.
C’est juste que le réel fait désormais du growth hacking. »
(Silence admiratif dans la salle.)
Saul remet la Une sur la table.
Saul Goodman :
« Retenez bien ça :
la grande satire municipale commence exactement au moment où :
un moustique devient un lead qualifié
et où une larve finit dans un tunnel de conversion. »
Stéphanie :
« Ok, alors on peaufine 2 ou 3 trucs et on publie demain ou après-demain ! »